La colère.

De l’extérieur ça ressemblait sûrement à un soir comme les autres. Un soir d’hiver terne et froid. Elle était assise là depuis quelques minutes en tailleur sur son vieux canapé défoncé. Le temps, lui, semblait s’étendre à l’infini comme suspendu dans l’espace restreint de son appartement.

Ses yeux vides fixaient la flamme d’une bougie, dansant lentement au rythme d’une mélodie imaginaire. La télé ronronnait en fond mais elle n’y prêtait pas attention, le bruit de ses pensées raisonnait bien plus fort que tout ce bordel entassé autour d’elle. Son calme apparent n’était qu’une illusion ironique comparé au vacarme qui grondait en elle.

Elle était en colère sans savoir vraiment pourquoi, ni même contre qui d’ailleurs. Parfois elle était en colère contre ce gamin qui passait ses nuits à hurler et l’empêchait de fermer l’œil. Elle était en colère contre ce voisin qui ne lui disait jamais merci quand elle lui tenait la porte. Elle était en colère contre la boulangère du coin qui exigeait presque 2 euros pour une baguette médiocre. A ce prix là elle aurait pu inclure un bonjour de courtoisie.

Elle était en colère contre ces gens qui dormaient dehors. Elle était en colère contre le voyageur qui avait décidé de sauter sur les rails un lundi matin à l’heure de pointe. Elle était en colère contre cette aisselle étrangère bien trop proche de son visage alors qu’il n’était même pas l’heure du premier café. Elle était en colère contre le silence et les regards qui s’évitaient dans le métro. Elle était en colère contre le croque-frites surgelé à 15 balles avalé à la va-vite le midi. Elle était en colère contre ce collègue qui n’avait les couilles de rien mais passait son temps à lécher des culs.

Elle était en colère contre cette pote qui n’en était pas une mais qui lui avait fait croire le contraire pendant si longtemps. Elle était en colère contre ces textos qu’elle prenait le temps d’envoyer sans jamais de retour. Elle était en colère contre ces filles qui traitaient d’autres filles de putes. Elle était en colère contre ces filles qui prônent le féminisme et l’entraide et qui se sentent menacées par le nouveau sac, les succès ou le cul de leur meilleure copine.

Elle était en colère contre l’étiquette Made in China qui lui grattait le cou toute la journée et lui rappelait que c’était un gamin qui l’avait cousu. Elle était en colère contre ces connards qui la sifflaient dans la rue. Elle était en colère contre son téléphone et cette déferlante de pseudo perfection que les réseaux lui crachaient sans cesse à la gueule. Elle était en colère contre la musique de merde qui trouvait producteur.

Elle était en colère contre la solitude invisible qui régnait chez tout le monde et se besoin irrépressible de combler un vide chez tous. Elle était en colère contre ces gosses qui voulaient grandir trop vite. Contre la peur d’aimer des gens et la facilité à haïr de tous. 

Elle était en colère contre les infos pourries. Elle était en colère contre ses parents qui ne lui avaient jamais dit que ça serait comme ça. Elle était en colère contre le Nutella et les gens qui ne triaient pas leurs ordures. Contre le plastique et les dirigeants. Elle était en colère contre ces clopes qui donnent mal à la tête mais qu’on a du mal à laisser. Contre ce tampax si discret et si petit qu’on ne te dira jamais sa vraie composition. Elle était en colère contre le burger veggie de chez MacDo et contre les légumes bio à 18 euros le kilo.

Elle était en colère contre la misère et ces riches qui s’engraissent comme des porcs. Elle était en colère contre ce terroriste de merde qui séparait les gens. Elle était en colère contre les amalgames et l’injustice. Elle était en colère contre ces bobos qui se la jouait healthy et qui se mettaient de la coke le soir venu. Elle était en colère contre tous les talents inexploités qu’elle voyait.

Elle était en colère contre Internet. Elle était en colère contre ces politiciens et leurs mains sales. Contre les mensonges des journalistes. D’avoir voté contre et pas pour. De mal consommer, et qu’on lui dise quel poids peser, quoi manger et quoi penser. Elle était en colère d’avoir peur de mettre cette jupe qui lui plaisait tant. En colère contre toutes les fois où on l’avait forcée. En colère contre ces mecs qui rendaient la rue moins sûre qu’une jungle.

Elle était en colère sans savoir vraiment pourquoi, ni même contre qui d’ailleurs. Elle était en colère d’être en colère. Elle était en colère contre sa sensibilité et ceux qui en abusaient. Elle était en colère contre tous ceux qu’elle avait laissé la piétiner. Et contre tous ceux partis trop tôt. Elle était en colère d’y penser encore.

Cela faisait tellement longtemps qu’elle était en colère que parfois elle se demandait même ce qui l’avait déclenchée. Elle était en colère de mal faire, d’en faire trop ou jamais assez, et de se laisser faire. Elle était en colère de ne pas être partie plus tôt, d’avoir attendu si longtemps, d’être rentrée si tard. De s’être abandonnée dans les autres, et de s’être fait passée après.

Elle avait des milliers de bonnes raisons d’être en colère. Elle était en colère souvent et contre tout. Elle était en colère dans son sommeil et ses cauchemars le lui rappelaient.

C’était une colère sourde, presque invisible. Une colère qui vous enlace et vous accompagne comme un bon ami. Une colère qui danse lentement comme la flamme de sa bougie. Elle était en colère contre les autres. Parce que les autres c’était elle aussi.

Une réflexion sur “La colère.

  1. la modernisation a changé notre vie , nos sentiments , maintenant nous vivions dans l’isolement . on vit en silence dans un monde est bruyant .

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